Fil rouge · N° 03 · Maison
Ma Kindle de 2012 a décroché un CDI
Pendant des années, mon Kindle Paperwhite de 2012 a mené la vie paisible des objets « qui peuvent encore servir » : au fond d’un tiroir, au chômage technique.
Il vient de décrocher un CDI. Accroché au mur de la cuisine, branché, jamais en veille, il affiche la journée de toute la famille. Pas de période d’essai, pas de tickets resto, et il ne demande jamais d’augmentation.
L’idée traînait dans un coin de ma tête depuis longtemps. Elle y serait sans doute restée encore quelques semaines sans qu’un collègue, Stéphane Châtelet, ne me montre un projet similaire : un cadre photo numérique à 50 $ trouvé sur Amazon, transformé en tableau de bord familial d’après l’article et le dépôt photo-frame-dashboard de Wes Bos.
Réaction attendue : acheter le cadre. Réaction du geek à l’esprit torturé : « Deux jours de délai de livraison ? J’ai largement le temps de trouver une autre solution. »

Ce qu’il affiche aujourd’hui
Six tuiles, une par question qu’on se pose le matin, généralement en cherchant ses clés :
- Météo : les jours qui viennent, et surtout le vent sur les lacs de la région. Parce qu’au-delà de faire plaisir à ma fille, pour qui « comment s’habiller » semble être la seule question existentielle avant le départ au collège, ce qui m’importe à moi question météo, c’est : est-ce que je sors le foil cette semaine ?
- Agenda : le prochain rendez-vous de la famille, avant qu’il devienne le rendez-vous oublié.
- Une tuile par enfant : le premier cours de demain, les devoirs, et le mot à signer qu’on oublie une fois sur deux (parce que se connecter à ONE ou à École Directe est une friction de plus dans notre quotidien). Plus qui conduit à l’escalade (parmi un groupe de parents avec qui on se relaye pour cette « corvée »).
- Soleil : ce que produisent les panneaux solaires et ce que consomme la maison, en direct. Idéal pour culpabiliser chaque bouilloire et chaque degré de plus sur la consigne du chauffage au sol.
- Voiture : la batterie, la prochaine charge, et une tuile qui passe au noir pour crier « Branche la voiture ! » quand le soleil produit pour rien.

Chaque tuile ouvre son détail. La météo compare quatre modèles de vent, dont AROME à 1,3 km : un seul ne suffisait pas à mon anxiété de foil-addict.


La maison raconte sa journée d’énergie, circuit par circuit. La voiture a son plan de charge jusqu’au lendemain matin : on peut forcer la charge ou sauter la nuit, avec une confirmation, because we’re talking serious here baby.


Et pour suivre tout ça hors de la maison, il y a une version téléphone.
Pourquoi pas une simple tablette ?
Une tablette au mur, c’est un écran qui veut votre attention. Elle brille, elle s’éteint, elle notifie, elle propose une mise à jour, puis une autre.
Le Kindle, lui, n’est pas trop du genre bling-bling. L’encre électronique ne brille pas, se lit en plein jour comme du papier, et ne consomme que pour changer d’image. L’accueil se met à jour tout seul toutes les trois minutes, et cet écran n’a aucun impact sur votre temps d’écran dans iOS : zéro culpabilité.
Il paraît que les designers appellent ça la « technologie calme ». (Sous-entendu, le reste, c’est de la technologie énervée ?)
Un objet « intelligent » inutile de plus ?
Wes Bos le résume très bien dans son article : ces cadres connectés sont des tablettes Android déguisées, et un cheval de Troie pour un abonnement mensuel.
Ici, le compte est vite fait :
- Abonnement : zéro.
- Cloud en plus : aucun, le serveur tourne déjà à la maison pour plein d’autres raisons.
- Matériel acheté : rien.
- Applis réunies : une dizaine (météo, agenda, école, covoiturage, solaire, voiture), pour un seul écran.
- Fonctions qui ne servent à personne : aucune. Mon seuil de vent, le covoiturage de l’escalade, le mot à signer : aucun produit du commerce ne fera exactement ça.
- Évolutif : si demain j’ai une nouvelle idée (et croyez-moi, j’en aurai une ; en fait, j’en ai déjà plein), ajouter ou modifier un module se fait en une poignée de minutes.
Pour le dire simplement : c’est utile (pas indispensable) et gratos.
Quelques heures, un Kindle de 2012 et un peu d’huile de phalanges
J’ai commencé par les maquettes, comme un adulte responsable. Claude Design m’a proposé quatre directions : « La Une », « Les tuiles », « Le fil de la journée » et « Le frigo ». Les tuiles ont gagné cette manche.
Ensuite, nous avons écrit le serveur, les tuiles, les connexions aux sources et les tests. Moi, j’ai fait ce que fait tout bon manager d’agent : choisir, trancher, tester, et taper les mots de passe.
Le vrai boss de fin, c’était le navigateur du Kindle : ni flexbox, ni grid. Tout est donc rendu côté serveur, en tableaux HTML, comme en 2008. Mon moi de 2008 est très fier ; mon moi de 2026 est presque nostalgique.
Même le jailbreak a eu son moment : la dernière version échoue sur ce Kindle, trop vieux pour son certificat. La solution : la version d’avant. Parfois, le progrès consiste à revenir en arrière.
(not so) fun fact : Opus 5.5 m’en a fait baver un peu pour déboguer le jailbreak. Questions d’éthique et de sécurité, soi-disant. Il m’a fait 90 % du travail pour finalement refuser d’aller lire le dernier mile, pourtant bien décrit dans des issues GitHub. J’ai pourtant insisté, sans succès. Anthropic serre clairement la vis côté sécurité de jour en jour, mais parfois certains effets de bord non désirables de ce genre apparaissent… Ceci fera sans doute l’objet d’un futur article.
Bilan : deux jours entre le tiroir et le mur de la cuisine. Et la première panne n’est pas venue du Kindle de 2012, mais de la connexion à Kia, qui a changé son API en cours de route. (Sous-titre : oui, il y a évidemment un peu de maintenance qui pointe déjà son nez.)
Et vous, qu’est-ce qui dort dans vos tiroirs ?
P.S. : Depuis que j’ai fait ça, on me demande souvent si ce genre d’écran existe en couleur. Oui, ça existe. Et depuis, les publicités pour les écrans à encre couleur me suivent partout. Alors par pitié, arrêtez de m’en parler : je tiens bon, mais je sens que je vais craquer. Acheter un écran neuf pour un projet qui consistait à ne rien acheter, j’aurais l’air malin.
Pour les geeks (les autres peuvent reprendre une activité normale)
- Le Kindle : Paperwhite 1 (EY21), firmware 5.6.1.1, 758 × 1024 en 16 niveaux de gris. WinterBreak2 en v1.0.0, parce que la v1.1.0 télécharge son script sur un site en certificat Let’s Encrypt, dont le firmware ne connaît pas la racine. Puis Universal Hotfix, et WebLaunch retouché pour le plein écran.
- Le navigateur : WebKit 534.26, niveau Safari 5. Pas de flexbox, pas de grid, pas de variables CSS, pas de HTTPS moderne. Donc rendu 100 % serveur : tableaux HTML, SVG en ligne, quelques lignes d’ES5, en HTTP sur le réseau local.
- Le serveur : Node.js 24 et Express 5, en add-on Home Assistant. Zéro framework côté client, et 58 tests node:test. Oui, pour un Kindle.
- L’énergie et la voiture : TWCManager, le pilote open source de ma borne Tesla Wall Connector, que j’ai beaucoup étendu au fil des années. Il tourne sur un Raspberry Pi. Il agrège Enphase, Emporia Vue et la Kia (kia_uvo dans Home Assistant), et il a gagné une commande « pas cette nuit ».
- La météo : Open-Meteo, avec AROME France HD 1,3 km, ICON-CH2, ARPEGE et ECMWF pour le vent.
- La vie de famille : l’agenda iCloud via Home Assistant (CalDAV), École Directe et ONE pour l’école, et Cortidrive, l’appli de covoiturage que j’avais écrite pour les familles de l’escalade.
- Le réseau : Tailscale sur tous les appareils concernés, rien d’exposé sur Internet.
Le serveur calcule, le Kindle affiche. Le Kindle a clairement le meilleur poste.
Pour ceux qui ont eu la flemme de lire et ont filé directement en bas : bien joué. Voici la version vidéo, beaucoup plus sage, en 45 secondes.