Fil rouge · N° 02 · IA & école
Ma fille de CE2 me réclame ses devoirs
Il y a quelques jours, ma plus jeune est rentrée de l’école avec des erreurs sur des calculs posés, du genre 543 + 309 ou 543 − 319. Les pièges classiques du CE2 : la retenue oubliée, le « 9 − 3 » écrit à la place d’un « 3 − 9 » impossible.
Le soir même, un module fait pour elle l’attendait : la grille de son cahier, guidée colonne par colonne, et une application qui reconnaît ses pièges, au moment où elle tombe dedans.
Ce module n’existait pas quand elle est rentrée de l’école. Je l’ai construit pendant qu’elle prenait son goûter.
Pourquoi l’éducation me travaille
L’éducation m’intéresse depuis un moment, et depuis l’arrivée de l’IA générative, elle m’interpelle beaucoup. Parce que l’IA peut faire deux choses opposées : faire les devoirs à la place de l’élève, ou l’aider à apprendre. Étant papa de deux enfants en primaire et au collège, ça me travaille évidemment d’autant plus.
Une étude publiée dans PNAS en 2025, auprès d’environ 1 000 lycéens, l’a mesuré. Avec ChatGPT tel quel, les élèves réussissaient leurs exercices 48 % mieux… puis faisaient 17 % moins bien que les autres une fois l’outil retiré. Avec un tuteur qui donnait des indices sans jamais livrer la solution, aucune perte.
Même technologie, deux usages, deux résultats.
Et puis il y a l’actualité. Ces dernières semaines, les lycéens ont bloqué leurs établissements, puis les personnels de l’éducation ont fait grève, du primaire au supérieur : manque de personnel, classes trop chargées, postes supprimés au budget 2027.
Mes filles ne sont pas encore au lycée. La plus jeune est en CE2. C’est d’elle que je vais parler dans cet article.
Un seul rythme pour toute une classe
En primaire, je vois des enseignants investis, qui font beaucoup avec peu. Mais une classe chargée, c’est un seul rythme pour tout le monde. Individualiser n’est pas qu’une question de bonne volonté : c’est une question de temps et d’outils, et ni l’un ni l’autre ne sont au rendez-vous.
Je suis pourtant convaincu qu’aucune méthode unique ne marche pour tous. Certains enfants tiennent quarante minutes, d’autres décrochent au bout de cinq et font du très bon travail si la séance est courte et qu’ils peuvent bouger. Certains retiennent l’image d’un mot, d’autres ont besoin de comprendre pourquoi il s’écrit ainsi.
Des techniques simples, une fois qu’on les connaît
Ma femme a également passé énormément de temps avec elle ces derniers mois pour l’accompagner en utilisant diverses techniques qui ont fait leurs preuves. Mais bien que passer du temps à soutenir son enfant puisse être plaisant d’une certaine manière, c’est aussi une charge supplémentaire qu’il n’est pas toujours possible d’assumer au quotidien.
Le déclic est venu d’une orthopédagogue. Pour les mots de la semaine, elle nous a par exemple proposé un rituel : réviser dans sa chambre, tranquillement, puis redescendre au salon pour les écrire.
En creusant, j’ai compris ce qui fait marcher ce rituel : le temps qui passe entre les deux, et le fait d’écrire sans modèle sous les yeux. Il faut aller chercher le mot dans sa mémoire, et c’est cet effort qui l’ancre.
D’autres techniques du même genre ont suivi :
- « a » ou « à » ? Remplace par « avait » : si la phrase tient, c’est « a ».
- Pour trouver le verbe, mets la phrase à la forme négative : « ne… pas » l’encadre.
- Pour compter par dizaines, saute pour de vrai : un petit saut vaut 1, un grand saut vaut 10.
Rien de révolutionnaire. Il suffisait d’y penser… et de le faire tous les jours, au bon moment, sur les bons mots. C’est là que ça coince, et c’est là qu’un outil peut aider.

Comment l’application est construite
J’ai donc construit une application pour elle seule. Elle tient sur quatre piliers.
1. Les vrais devoirs en entrée. Je photographie son agenda, l’application en tire la liste de mots de la semaine, et je la valide : un mot mal recopié en classe, puis appris toute une semaine, c’est le pire scénario. Les leçons de l’année sont chargées : plus de 700 mots de dictée, la grammaire, la conjugaison. Quand la maîtresse demande de compter à rebours de 209 à 170, je le saisis, et l’exercice devient une mission, un jeu même.
2. Un moteur d’apprentissage. Toujours la même boucle : essayer de mémoire, être corrigée tout de suite, revoir plus tard ce qui résiste. Jamais de réponse avant qu’elle ait cherché elle-même.
3. Des jeux courts autour de chaque notion. Une fusée qui décolle quand elle a compté à rebours en passant la centaine : 201, 200, 199… Une machine qui fabrique des phrases loufoques à conjuguer. Un détective qui débusque les lettres pièges d’un mot avant de l’écrire, etc. Une voix lit les mots, les nombres et les phrases, et un compagnon virtuel qu’elle a choisi l’accompagne.
4. Un journal pour les parents. Ce qu’elle a écrit, ce qui résiste, notion par notion. De quoi en parler avec la maîtresse ou son orthopédagogue.
Le tout tourne sur un petit serveur à la maison : sa progression et ses erreurs ne sortent pas de chez nous.

La vraie nouveauté : la souplesse
C’est là que tout change. Quand un besoin apparaît, l’application suit, souvent le soir même. Des erreurs en calculs posés ? Un module de calculs posés, réglable sur la méthode de soustraction de sa classe. Une leçon sur les mots qui se ressemblent, « a » ou « à », « son » ou « sont » ? Deux jeux pour s’entraîner.
Ça va vite parce que chaque nouveau jeu se branche sur le même moteur, qui sait déjà ce qu’elle maîtrise et ce qui résiste. Le logiciel devient du sur-mesure.
Et les rôles sont clairs. Je décide de ce qu’il faut travailler et comment, en m’appuyant sur les retours de l’école, les conseils de l’orthopédagogue. Une IA écrit le nouveau module. Ma fille teste dans la foulée.

Ce que ça donne, pour l’instant
Le titre n’est pas une formule : elle me réclame ses devoirs. Ou plutôt l’application qui les contient.
Je reste prudent, parce que rien n’y est fait pour la retenir : pas de notification, pas de série de jours à ne pas casser, pas de récompense tirée au hasard. Des séances courtes qui s’arrêtent net, et des étoiles qui récompensent l’effort.
Surtout, tout est relié. Ce qu’elle fait sur l’application, c’est ce que la maîtresse attend, au moment où elle l’attend. Les devoirs et le plaisir vont enfin dans le même sens.
Mais c’est le tout début. Je n’ai rien mesuré, et cette application ne remplace ni la maîtresse ni les professionnels. Elle prolonge leur travail à la maison.
La vraie question
Je suis développeur, j’ai une IA surpuissante à disposition, et je sais comment m’en servir. C’est un privilège, et j’en ai conscience.
La question n’est donc pas « une application par enfant ». C’est : comment mettre ce sur-mesure entre les mains des enseignants, pour toute une classe ? Les techniques existent, la recherche sur la mémoire est solide, et l’IA rend les outils bien moins chers à fabriquer. Ce qui manque, c’est le temps et les moyens de s’en servir.
Ce n’est que le début de mes expériences, et j’ai très envie d’aller plus loin. Enseignants, orthopédagogues, orthophonistes, parents : qu’est-ce qui vous manque pour individualiser ? Vos retours m’intéressent.
En attendant, j’ai 100 autres idées à mettre en place pour elle, et j’ai déjà commencé à explorer comment transposer ceci pour ma grande en 5e. Elle a un caractère et des habitudes de travail totalement différents de sa sœur. Cette nouvelle expérience n’en sera que plus intéressante.
